Allez Hop!
La frappe moderne des pièces de monnaie est devenue le reflet de nos valeurs en constante évolution. La pièce commémorative émise par Swissmint en est un bon exemple. Elle est dédiée au cirque Knie et montre que les artistes itinérants, autrefois méprisés, sont désormais tout à fait dignes de figurer sur une pièce de monnaie nationale.
Le corps comme capital
Pendant des siècles, les acrobates se sont distingués du monde bourgeois en ce sens qu’ils devaient leur carrière exclusivement à leurs propres compétences. L’ascendance, les possessions et l’appartenance sociale ne jouaient aucun rôle dans leur monde tant que leur performance devant le public était bonne. Ainsi, leur corps est devenu un capital, auquel ils devaient leur subsistance et parfois même leur richesse et leur renommée.
Un exemple célèbre est celui de Jules Léotard, un étudiant en droit raté qui est devenu l’inventeur du trapèze volant. On dit qu’il gagnait jusqu’à 5 000 livres sterling par semaine. C’était une somme astronomique à l’époque.
Charles Blondin, l’artiste funambule qui a traversé les chutes du Niagara en 1859, a même dîné avec le prince de Galles avant d’être jeté en prison. Lors d’un accident de travail, la corde cassée a tué deux machinistes, ce dont le funambule a été tenu responsable.
La richesse et la renommée n’allaient pas de pair avec la reconnaissance sociale. Friedrich Knie a également dû l’accepter. Le fondateur du cirque national suisse du même nom s’est vu refuser la nationalité suisse. Ce n’est qu’un siècle plus tard, vers 1900, que ses descendants ont pu être naturalisés.
Marginalisés et stigmatisés
En tant que voyageurs, les acrobates étaient constamment menacés d’emprisonnement, car de nombreux États avaient des lois contre le vagabondage. Quiconque voyageait sans pouvoir prouver qu’il avait un emploi était considéré comme un vagabond, et donc comme un criminel à la merci des autorités locales chargées de l’application de la loi. Pas de domicile fixe, pas de droit de vote, pas de tombe en terre consacrée, le public exigeant des sensations fortes et dangereuses : être artiste au XIXe siècle n’était pas une sinécure.
L’évolution de la perception au XXIe siècle
Notre perception des artistes a radicalement changé au cours des 50 dernières années. Tout a commencé avec André Heller et son cirque Roncalli. Du jour au lendemain, les acrobates se sont transformés en magiciens talentueux qui faisaient sourire les spectateurs sous le chapiteau. Leur entraînement rigoureux a fait l’objet de nombreux documentaires et reportages. Leur perception a changé dans un monde où le corps et son entraînement ont commencé à jouer un rôle dans la vie quotidienne. Aujourd’hui, nous applaudissons avec enthousiasme lorsque les meilleurs artistes de cirque du monde entier s’affrontent sous les yeux de la famille régnante monégasque lors du festival de Monte-Carlo.
Une pièce officielle en l’honneur d’un cirque
En 2019, Swissmint a dédié une pièce commémorative au Cirque national suisse Knie. Il s’agissait de la première pièce d’un pays européen à aborder ce thème. Pour la première fois, des artistes itinérants ont été considérés comme un symbole de l’État et honorés par une pièce commémorative.
Cette pièce était également la première pièce commémorative suisse à être imprimée en couleur. Comme prévu, le tirage de 5 000 exemplaires a tout juste suffi à répondre à la demande des collectionneurs suisses.
Mais soudain, des artistes du monde entier ont commencé à affluer pour se procurer cette pièce commémorative. La plupart d’entre eux ont dû se tourner vers le marché secondaire et payer bien plus que le prix d’émission initial de 60 CHF. Aujourd’hui, il faut investir entre 350 et 550 euros pour s’assurer d’obtenir un exemplaire de cette pièce, si tant est que vous parveniez à en trouver un.
Texte d’Ursula Kampmann
