Lucerne, Leodegar et la plus grande pièce d’or suisse du XVIe siècle
À la fin de l’année 1524, le Grand Conseil de Zurich décida de la confiscation des biens ecclésiastiques et abolit la messe en avril 1525. En 1527, l’abbé de Saint-Gall s’enfuit de la ville, car les Saint-Gallois avaient rejoint les protestants. En janvier 1528, Berne imposa la Réforme à l’intérieur de ses remparts et incita d’autres villes à faire de même. Bâle et Schaffhouse suivirent en 1529, Neuchâtel en 1530, Genève et le canton de Vaud en 1536.
Toutes n’ouvrirent pas leurs portes à la Réforme. Certains gouvernements municipaux redoutaient l’expropriation des biens de l’Église et restèrent fidèles à l’ancienne foi. Lucerne était la plus puissante et la plus influente d’entre elles. Elle devint le chef de file de la faction catholique au sein de la Diète fédérale. Lors des nombreux conflits entre les cantons de l’ancienne foi et les cantons réformés, Lucerne s’exprimait souvent au nom de l’ensemble du parti catholique.
L’attachement de Lucerne au catholicisme est illustré par un donatif lucernois de 1557 d’une valeur de 20 florins d’or. Il a été frappé avec les poinçons du thaler lucernois. SINCONA propose cette pièce dans le cadre de la Lake View Collection.
Que peut-on voir sur le donatif lucernois de 1557 ?
Le revers présente les armoiries de Lucerne entre deux lions. Au-dessus, ceux-ci tiennent un blason couronné du Saint-Empire romain germanique, symbole de l’immédiateté impériale. Le Conseil de Lucerne souligne ainsi qu’il n’est soumis qu’à l’empereur et que personne ne peut lui donner d’instructions, pas même la Diète fédérale.
Autour de cette représentation, 15 armoiries de bailliages sont disposées en cercle. Un bailliage est un territoire dépendant qu’un bailli administre (et dont il perçoit les impôts) au nom du souverain. Avec ces armoiries, Lucerne met ainsi en avant l’étendue et la richesse de ses territoires. Parmi ceux-ci figurent (en partant de 1 heure) : Rothenburg, Entlebuch, Sempach, Triengen, Malters, Kriens, Merenschwand, Ebikon, Weggis, Horw, Habsburg, Münster, Sursee, Ruswil et Willisau.
L’autre face porte une inscription en latin qui signifie : « À saint Léodegar, patron de Lucerne ». La date de 1557 est visible dans le champ supérieur.
La scène représentée illustre le martyre de saint Léodegar. L’évêque, vêtu de ses habits liturgiques et coiffé de sa mitre, est assis à droite sur un haut trône. Un chevalier armé arrive par la gauche. Il utilise une grande perceuse pour crever les yeux de saint Léodegar.
Qui était saint Léodegar ?
Saint Léodegar, dont l’Église catholique célèbre la fête le 2 octobre, est un personnage historique dont la biographie est bien attestée. Il est né en 616 dans le royaume des Mérovingiens. Son oncle occupant déjà une haute fonction ecclésiastique, Léodegar gravit lui aussi rapidement les échelons de la hiérarchie ecclésiastique. En 659, la reine le nomma évêque d’Autun. À ce titre, il imposa, par le biais d’un concile, l’abandon de la règle monastique irlandaise au profit de la règle bénédictine. Il ne s’agissait pas là d’une décision ecclésiastique, mais d’une décision politique ; d’ailleurs, il convient de considérer Léodegar davantage comme un homme politique avide de pouvoir que comme un pionnier du christianisme. Alors que la règle bénédictine conférait à l’évêque le pouvoir suprême sur un monastère, un monastère régi par la règle irlandaise relevait exclusivement de son propre abbé. Grâce à cette mesure et à bien d’autres, Léodegar devint un défenseur de la noblesse locale, qui détenait à son époque le monopole des hautes fonctions ecclésiastiques.
L’adversaire de Leodegar s’appelait Ebroin. En tant que maire du palais de Neustrie, il tenta d’accroître l’influence de la noblesse au profit du pouvoir central. Une bataille opposa les troupes d’Ebroin à celles de Leodegar. Leodegar fut vaincu et Ebroin, conformément aux coutumes de l’époque, le fit d’abord mutiler, puis exécuter le 2 octobre 679.
Après sa mort, Léodegar fut vénéré principalement dans les monastères bénédictins. C’est le monastère bénédictin de Murbach, en Alsace, qui introduisit son culte à Lucerne. Il possédait de vastes domaines sur le territoire lucernois, qu’il administrait par l’intermédiaire d’une prieuré. C’est en tant que centre spirituel de cette prieuré que s’est développée l’église Saint-Léodegar im Hof, aujourd’hui l’un des emblèmes de Lucerne.
Pourquoi Lucerne met-elle saint Léodegar à l’honneur sur ses pièces de monnaie ?
Avoir un saint pour patron était un argument décisif au début de l’époque moderne. Les croyants attendaient de « leur » saint qu’il intervienne en leur faveur dans les affaires politiques et militaires. En présentant sa richesse à travers le somptueux donatif, son pouvoir par les armoiries du bailliage qui y figuraient et sa protection céleste par l’effigie de saint Léonard, Lucerne transmettait un message aux observateurs de ce donatif : c’est grâce à saint Léodegar que Lucerne possède richesse et pouvoir.
Et grâce à saint Léodegar, Lucerne conservera cette richesse et ce pouvoir à l’avenir également – malgré tous ses ennemis.
Quelle est la valeur du donatif lucernois de 1557 ?
SINCONA estime la valeur du donatif de Lucerne, d’un poids de 20 florins soit 65,39 g, à 250 000 francs. Il s’agit là d’un prix relativement bas au regard de sa rareté et de son importance, qui pourrait facilement être dépassé. En effet, les grandes pièces d’or du XVIe siècle sont extrêmement rares. Avant la conquête du Nouveau Monde, l’Europe centrale ne disposait que de peu d’or. C’est pourquoi peu de pièces d’or lourdes ont été frappées et encore moins ont été conservées. Parmi toutes les grandes pièces d’or suisses du XVIe siècle qui ont été conservées, celle proposée par SINCONA, dont il n’existe probablement qu’un seul exemplaire, est la plus lourde. Si l’on dresse une liste des pièces d’or les plus lourdes de l’ancienne Confédération, celle-ci occupe probablement la sixième place.
Pour son époque, ce donatif est exceptionnellement bien frappé et bien conservé. Cependant, comme c’était l’usage à l’époque de sa création, il a été légèrement lissé sur les champs afin d’en rehausser l’attrait. Cette retouche contemporaine n’est pas correctement prise en compte par la note attribuée par NGC. On ne peut pas appliquer aussi facilement à une pièce frappée à la main du XVIe siècle un barème d’évaluation conçu pour les pièces frappées à la machine des XIXe et XXe siècles. Cette note, qui ne rend pas justice à la beauté de la pièce, pourrait lui nuire auprès des investisseurs. Les collectionneurs, en revanche, sauront apprécier la beauté unique de cette pièce. La question reste ouverte de savoir si les collectionneurs sont prêts à payer des prix aussi élevés que les investisseurs, qui se fient uniquement à l’état de conservation.
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Texte et images : Ursula Kampmann
