Construit la première Monnaie moderne de Russie
La pièce que nous vous présentons aujourd’hui n’est pas une simple pièce de monnaie. Gadoury, où cet objet sera mis aux enchères le 17 octobre 2026, la qualifie d’« essai ». Mais c’est bien plus que cela. Il s’agit d’un modèle, d’un échantillon, d’un prototype, destiné à démontrer aux techniciens de l’hôtel des monnaies russe la qualité de frappe que permettaient d’atteindre les nouvelles machines de Birmingham. À l’époque où cet essai a été créé, le premier hôtel des monnaies moderne de Russie était en cours de construction au sein de la forteresse Pierre-et-Paul. Ainsi, cette pièce nous plonge au cœur d’une aventure qui pourrait fournir suffisamment de matière pour un roman de plusieurs centaines de pages. Elle raconte l’histoire d’un inventeur, de quatre techniciens de la Monnaie et d’un diplomate né qui, ensemble, ont révolutionné la monnaie russe.
Que peut-on voir sur l’essai réalisé par la Monnaie de Soho pour la Monnaie de Saint-Pétersbourg ?
Le recto de l’essai représente le buste d’Alexandre Ier de Russie. Il porte les cheveux longs, coiffés en une tresse à la mode de l’époque. Il est vêtu d’une armure, sur laquelle tombe une cape de général, attachée à son épaule gauche par un fermoir. L’inscription en latin (et non en russe !) se lit ainsi : ALEXANDER I D[eo] G[ratia] IMP[erator] AVTOCR[rator] RVSSOR[um], ce qui se traduit par : Alexandre Ier, par la grâce de Dieu, empereur et souverain de tous les Russes.
Le revers de l’essai représente l’élément central des armoiries de l’Empire russe, qui figure également sur de nombreux roubles russes, bien qu’inversé comme dans un miroir et avec des détails légèrement différents. Le motif central est l’aigle à deux têtes couronné de trois couronnes, tenant un globe et un sceptre. L’écu intègre les armoiries de Moscou, où l’on voit saint Georges terrassant le dragon. Alors que l’Ordre de Saint-André le Premier Appelé est réduit à un ruban bleu dans les armoiries nationales, il est clairement visible sur l’épreuve — facile à reconnaître grâce aux croix de Saint-André — enroulé autour de l’écu. C’était la manière courante de le représenter sur de nombreuses pièces d’Europe occidentale et centrale du XIXe siècle.
Il manque la marque d’atelier et l’année d’émission. Cependant, des sources écrites nous indiquent que cet essai a été frappé en 1804 à la Soho Mint.
Qui ou quoi est la Soho Mint ?
La Soho Mint a été fondée à Birmingham en 1788 et est le fruit d’une collaboration entre l’entrepreneur et inventeur Matthew Boulton et James Watt, l’inventeur de la machine à vapeur. Au cours du dernier quart du XVIIIe siècle, Boulton & Watt ont vendu des centaines de machines à vapeur. Vers 1790, Boulton a obtenu un brevet pour des presses à frapper à vapeur, développant ainsi le composant central de l’atelier monétaire moderne. L’atelier de Soho marque le début de la production mécanisée de pièces de monnaie.
Quel est le rapport entre l’Hôtel des Monnaies de Soho et la Russie ?
Lorsque Catherine, qui aimait tant qu’on l’appelle la Grande, envisagea de moderniser son Hôtel des Monnaies de Saint-Pétersbourg, complètement dépassé, elle chargea son consul général à Londres d’écrire à Boulton. La lettre a été conservée : « L’impératrice de Russie étant très désireuse d’apporter certaines améliorations nécessaires à son atelier impérial de Saint-Pétersbourg — en s’adjoignant des mains expertes pour graver des matrices destinées aux pièces d’or, d’argent et de cuivre, et en acquérant l’ensemble des appareils et machines nécessaires à leur frappe. Et comme le monde entier sait que nul n’est mieux qualifié pour mener à bien une telle mission que M. Boulton, puis-je vous demander, Monsieur, de bien vouloir m’indiquer en réponse si vous souhaitez faire une proposition concernant l’ensemble de cette affaire ? »
Boulton avait l’intention de s’en charger. Son devis a été conservé. Il avait calculé la somme colossale de 6 520 livres pour huit presses à frapper, huit presses à découper, trois machines à marquer les tiges, une machine à vapeur et d’autres équipements de moindre envergure dont une Monnaie avait besoin. Pour mettre cette somme en perspective : la même année, la construction de l’un des navires de guerre les plus innovants de l’époque, le HMS Triton, y compris ses 32 canons, avait coûté 20 722 livres sterling. Des dizaines de spécialistes avaient construit cette frégate de 43 mètres de long, dotée d’un grand mât de 11 mètres de haut. Que représentaient donc quelques presses à frapper, aussi bien conçues fussent-elles ? L’effectif total de la Monnaie de Soho comptait à l’époque 164 personnes, dont beaucoup travaillaient sur d’autres projets.
Malgré ce prix élevé, Boulton obtint la commande le 10 octobre 1796. Cependant, son client décéda le 17 novembre 1796. Boulton apprit le 7 février 1797 que le nouveau tsar avait annulé la commande.
Des obstacles sans fin dans la construction de l’hôtel des monnaies russe
Paul Ier chargea un ingénieur local de construire un hôtel des monnaies moderne. Ce fut un fiasco ! Moins de cinq mois plus tard, Boulton apprit qu’il allait finalement livrer son atelier de frappe, accompagné d’un laminoir et d’une machine à vapeur supplémentaire. Boulton conçut le projet, ses hommes le construisirent, et la première cargaison quitta le port de Hull le 9 mai 1800 — malgré une grève militante et l’inquiétude suscitée par l’absence de licence d’exportation. Une deuxième cargaison suivit le 6 septembre 1800. Elle est probablement parvenue en Russie peu avant l’assassinat de Paul Ier. De nouvelles inquiétudes et de nouveaux doutes ont alors surgi quant à savoir si le prochain tsar annulerait la commande de l’atelier de frappe. Puis, un soupir de soulagement : le tsar Alexandre Ier a confirmé qu’il souhaitait recevoir l’atelier de frappe commandé.
Un voyage périlleux
Pour assembler et installer les machines, Boulton envoya quatre de ses meilleurs artisans à Saint-Pétersbourg. Les conditions semblaient avantageuses. James Duncan, par exemple, le chef de la petite équipe, recevait 3 guinées par semaine. En contrepartie, il travaillait 12 heures par jour, 6 jours par semaine (pauses repas comprises). En cas de maladie, son salaire continuait d’être versé. Les heures supplémentaires étaient rémunérées en sus.
Des problèmes sans fin
La traversée de l’Écosse à la Russie était déjà une aventure en soi. Elle se transforma en cauchemar car les artisans ne se supportaient pas. À leur arrivée à Saint-Pétersbourg, ils découvrirent à leur grand désarroi qu’ils ne pourraient pas monter l’hôtel des monnaies immédiatement. Le bâtiment prévu à cet effet était bien trop petit pour accueillir toutes les machines modernes, y compris la machine à vapeur.
Le tsar approuva la construction d’un nouveau bâtiment, et les artisans n’eurent d’autre choix que de se tourner les pouces et de se chamailler jusqu’à son achèvement. À cela s’ajoutaient des problèmes pratiques : les salaires des artisans, versés sur place par la couronne russe, avaient été convenus en monnaie britannique, et les fonctionnaires russes comptaient bien tirer un juteux profit du taux de change. Les logements n’étaient pas meublés ; il fallait donc acheter des lits et des armoires. De manière générale, le coût de la vie à Saint-Pétersbourg était bien plus élevé que prévu ! Sans compter les espions russes et français qui tentaient de copier les plans des presses à estamper à vapeur de M. Boulton. Les machines devaient être surveillées en permanence. Bref, c’était un véritable cauchemar !
Cinq ans en Russie
Pour sauver le projet, Boulton envoya son neveu, Zacchaeus Walker, en Russie. Walker n’était pas ingénieur, mais un diplomate doué qui veillait à ce que tout se passe sans heurts et faisait patiemment avancer le projet. Boulton était en train de vendre deux autres ateliers de frappe, l’un à Copenhague et l’autre à Londres, et avait donc besoin de ses artisans. Ceux-ci ne devaient pas rester bloqués en Russie, mais plutôt travailler sur de nouveaux projets. Notre essai s’inscrit dans ce contexte.
Un colis contenant des timbres et des essais
Boulton réfléchit à la manière dont il pourrait transmettre de manière pragmatique aux artisans et ingénieurs russes les connaissances nécessaires au fonctionnement de ses machines. À cette fin, il fit fabriquer en Russie des matrices illustrant toutes les étapes de la production de matrices. Celles-ci étaient complétées par des frappes – dont probablement notre essai – grâce auxquelles Boulton démontra la qualité de frappe que permettaient d’atteindre les nouvelles machines. Ce colis de « matériel pédagogique » fut envoyé à l’automne 1804.
Les dernières années
Malheureusement, à cette époque, le bâtiment n’était même pas achevé, sans parler de l’installation des machines. Ce n’est qu’au début de l’année 1806 que le projet commença à toucher à sa fin. Au milieu de l’année 1806, les nouvelles machines furent réglées, sans grand retentissement public, peut-être à l’aide des matrices fournies par Boulton en 1804. Lors de la cérémonie d’inauguration du 20 juin 1807, des roubles furent frappés à l’aide de matrices qui, d’après les archives de Walker, avaient été gravées par le graveur russe Carl Leberecht.
Au départ, seules deux presses de frappe étaient en service, produisant entre 67 et 70 roubles par heure. Le 9 août 1807, toutes les presses fonctionnaient. L’hôtel des monnaies était pleinement opérationnel. Walker, agissant au nom de Boulton, allait enfin percevoir l’intégralité du prix d’achat. Jusqu’alors, l’hôtel des monnaies de Soho avait tout payé d’avance, à l’exception des salaires des quatre artisans.
Le paiement
Zacchaeus Walker s’entretint avec le ministre des Finances. Ce dernier lui assura qu’il présenterait l’ordre de paiement au tsar lors de sa prochaine audience.
Puis il mourut – cette fois-ci, ce n’était pas le tsar, mais le ministre des Finances. Walker nous a laissé une lettre poignante exprimant ses sentiments : « Je commençais à reprendre vie, animé par une lueur d’espoir que l’affaire allait enfin s’achever à la satisfaction de toutes les parties… quand, le 15, ce rêve doré s’évanouit à l’annonce que le ministre était décédé très subitement la nuit précédente. – En passant en revue les principaux événements de ma vie, aussi insignifiante qu’elle ait été, je peux difficilement m’empêcher de céder ma raison et mon bon sens à la doctrine fausse et pernicieuse d’un génie maléfique ou d’une fatalité malheureuse, planant sur toutes les actions auxquelles certains hommes sont directement ou indirectement impliqués, et de penser que j’appartiens à cette classe sinistre dont on peut véritablement dire : « Voici, quoi que fassent ces hommes, cela ne prospérera pas » – Les dossiers du comte sont tous scellés et aucun nouveau ministre n’a encore été nommé ; tout ce qui concerne le département de la Monnaie peut donc être considéré comme au point mort jusqu’à ce qu’une nomination ait lieu. »
Le paiement fut donc une nouvelle fois retardé. Il ne fut effectué qu’en décembre 1807.
James Duncan reste à Saint-Pétersbourg
Ce que vous venez de lire ici n’est qu’un résumé de l’histoire. J’ai omis non seulement de nombreux revers et disputes, mais aussi une histoire d’amour. Car Walker, célibataire endurci, est retourné à Birmingham avec son épouse. (Le périlleux voyage de retour, menacé par les forces de la nature et l’armée de Napoléon, mériterait à lui seul un article !)
Il ne reste plus qu’à ajouter que James Duncan décida de rester en poste en tant que directeur technique de l’hôtel des monnaies de Saint-Pétersbourg avec toute sa famille. En 1814, il écrivit fièrement au fils de son ancien patron que « son » hôtel des monnaies produisait désormais plus de 10 millions de roubles d’argent par an, en plus des pièces d’argent de 5, 10 et 20 kopecks d’une valeur nominale d’un million de roubles supplémentaires.
Quelle est la valeur de cet essai russe ?
Honnêtement ? Je n’en ai aucune idée. Gadoury estime cette pièce à 10 000 €. Mais il ne s’agit probablement que d’un prix de départ symbolique. Après tout, cet essai est nettement plus rare que n’importe quel rouble de famille.
Gadoury propose un exemplaire issu de la deuxième émission – le coin sur lequel le double menton disgracieux de la tsarine a été effacé sur ordre personnel du tsar – avec un prix de départ de 100 000 €.
Elle atteindra un prix supérieur, car tous les collectionneurs du monde entier connaissent le rouble familial et son histoire. Presque personne, cependant, n’a connaissance des essais que Boulton a fournis à la première Monnaie moderne de Russie. Ces pièces sont tout simplement trop rares !
CoinsWeekly publiera sans aucun doute une mise à jour sur le prix dès que cet essai aura été vendu.
Bibliographie :
Richard Doty, The Soho Mint & the Industrialization of Money. Washington – Cambridge (1998)
Texte et images : Ursula Kampmann
