De 10 000 à 325 000 euros :

Catherine la Grande domine la vente aux enchères

On les retrouve à chaque vente aux enchères ; on les appelle les « sleeper » — ces pièces dont la véritable rareté n’est pas reflétée dans l’estimation. Le fait qu’elles finissent par atteindre leur véritable valeur tient à leur visibilité dans les médias consultés par la clientèle ciblée. Un excellent exemple en est une pièce de 10 roubles proposée par la Heidelberger Münzhandlung le 12 mai 2026.

Que représente la pièce de 10 roubles de 1763 ?

Ceux qui ne s’intéressent pas particulièrement aux pièces impériales russes n’auraient probablement rien remarqué d’anormal, car le motif ne s’écarte en rien du type habituel. L’avers représente le portrait de la jeune tsarine couronnée, vêtue d’un manteau d’hermine. Un voile léger tombe sur ses cheveux et son cou. L’inscription se lit comme suit (en traduction) : « Par la grâce de Dieu, Catherine II, impératrice et autocrate de tous les Russes ». Les trois lettres situées sous le buste indiquent l’atelier monétaire de Saint-Pétersbourg. En y regardant de plus près, on distingue deux lettres supplémentaires sur la manche : la signature du médailleur Timofei Ivanovitch Ivanov (1729-1803).

Le revers représente les armoiries couronnées des quatre royaumes entourant l’aigle bicéphale russe : en haut, Moscou avec saint Georges à cheval terrassant le dragon ; à droite, Kazan avec le dragon ailé couronné ; en bas, la Sibérie avec deux zibelines, deux flèches et un arc, surmontés d’une couronne ; et à gauche, Astrakhan avec une couronne au-dessus d’un sabre oriental. L’inscription se lit comme suit (traduction) : Pièce impériale russe, d’une valeur de dix roubles.

Catherine II, « la Grande ». 10 roubles 1763, Saint-Pétersbourg. Extrêmement rare. Très bel état. Estimation : 10 000 euros. Adjudication : 325 000 euros. Heidelberger Münzhandlung. Herbert Grün e.K. Vente aux enchères n° 92 (12-13 mai 2026), lot 346. Photo : Benjamin Seibt Lübke & Wiedemann.

L’année 1763 et le renversement de Pierre III.

L’histoire de cette pièce est étroitement liée à l’un des épisodes les plus captivants de l’histoire de la Russie, une histoire qui ne manque certainement pas de violence. Au cœur de celle-ci se trouve Pierre III, l’héritier adoptif du trône originaire du Schleswig-Holstein, profondément inspiré par les idéaux des Lumières. Il accéda au pouvoir en Russie le 5 janvier 1762. En l’espace de 186 jours, il promulgua 220 nouvelles lois. Puis cette vague législative prit fin brutalement, car son épouse Catherine, elle aussi allemande, profita de la réticence de la noblesse russe à accepter les réformes pour orchestrer un coup d’État de palais. Rien d’étonnant à cela, puisque cette femme fougueuse craignait le divorce, le tsar n’étant même pas certain que l’héritier du trône fût bien son propre enfant. Avec le soutien de son amant, Grigori Orlov, et de ses frères, elle fit emprisonner son mari, voire contribua à sa mort, et monta elle-même sur le trône.

Si Pierre III est encore parfois dépeint comme incompétent, voire enfantin, c’est en raison de l’excellente propagande menée par son épouse, qui était passée maître dans l’art de falsifier l’histoire. Elle paya par exemple Voltaire, le plus important faiseur d’opinion d’Europe, pour qu’il diffuse sa version des faits.

La politique de Catherine se reflétait dans sa monnaie. Et c’est là que nous revenons à l’« Impérial » de 1763.

L’assassinat de Pierre III par Grigori Orlov et son frère. Image générée par IA dans le style d’un tableau historique.

Pourquoi les « Impériaux » datés de 1763 sont-ils si rares ?

Car Catherine fit non seulement frapper immédiatement de nouvelles pièces à son effigie, mais, dans la mesure du possible, elle fit également utiliser comme flans les pièces impériales portant le portrait de son mari déchu. Son image devait disparaître de la vue du public. Or, les surfrappes sont techniquement plus difficiles à réaliser que les frappes sur des flans neufs, ce qui explique pourquoi les pièces de cette année-là ne sont pas toujours parfaitement frappées.

À condition, bien sûr, de pouvoir en trouver, car le 18 décembre 1763, Catherine publia un rescrit impérial modifiant la norme applicable aux «Imperials». Dès lors, celles-ci devaient être frappées avec 20 % d’or en moins. Les « Imperials » lourds, qui avaient rejoint le Trésor public par le biais d’impôts ou d’autres paiements, furent immédiatement fondus et transformés en nouveaux « Imperials ». Cela généra un bénéfice considérable par pièce.

De nombreuses pièces d’or datant du premier règne de Catherine furent donc fondues. Très peu ont survécu, et encore moins dans un état aussi fabuleux que celui de la pièce proposée par la Heidelberger Münzhandlung. Plusieurs spécialistes ont reconnu la rareté de cette pièce et se sont livrés à une surenchère acharnée. C’est ainsi que cette rareté d’une importance historique pour la numismatique russe a atteint 325 000 €.

Il suffit de deux spécialistes…

La même chose s’est produite avec le Novodel issu de la pièce de 4 ducats, que nous avions présenté dans notre article « Qu’est-ce qu’un Novodel ? ». Il a atteint 30 500 €, soit trois fois son estimation. Nous pouvons donc désormais répondre à la question posée en conclusion de notre article : le Novodel ou la pièce contemporaine atteindra-t-il le prix le plus élevé ? La pièce contemporaine, extrêmement rare, a atteint un prix environ dix fois supérieur à celui du Novodel, pourtant tout aussi rare. Cela s’explique également par une couverture médiatique efficace qui a attiré l’attention du public sur ces deux pièces.

 

Texte et images: Ursula Kampmann

Russie. Michel Fiodorovitch, 1613-1645. 4 ducats, sans date, Saint-Pétersbourg. Novodel. Extrêmement rare. État de conservation : très beau à état neuf. Estimation : 10 000 €. Adjudication : 30 500 €. Heidelberger Münzhandlung. Herbert Grün e.K. Vente aux enchères n° 92 (12-13 mai 2026), lot 321. Photo : Benjamin Seibt, Lübke & Wiedemann.
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